Intermittence mon amour...
Par paco bialek, jeudi 16 février 2006 à 23:03 :: Politique :: #5914 :: rss
Billet posté le 15 février 2006 sur la liste de discussions Rue et la liste Fédération des arts de la rue
Pas un jour depuis septembre 2002 où je n'angoisse pas pour l'avenir du régime d'assurance chômage des intermittents. J'ai trouvé l'énergie de lutter et de mobiliser mais je constate que nous sommes peu, bien peu en vérité à angoisser et réagir à cette angoisse.
Même si c'est aussi par intermittence que nous pouvons nous investir, le temps d'un front commun et uni est plus que nécessaire car le système est grignoté à chaque négociation. Pourtant, on pense gagner un peu de répit grâce à quelques aménagements du protocole actuel, le mauvais, l'inique, celui qui est "dénoncé par tous", celui qui est néanmoins toujours vigoureux pour ne pas dire en vigueur; l'allocation transitoire est un de ces aménagements, elle a aidé près de 20 000 intermittent-e-s depuis sa mise en oeuvre par l'Etat, un fonds de 80 millions d'euros ayant été "débloqué" pour l'occasion.
C'est curieux comme l'argent public peut surgir soudainement lorsque la pression sociale se fait sentir et qu'il faut calmer le jeu alors que les budgets sont dits hyper serrés, que nous sommes surendettés... bref, le budget de l'Etat a une réserve pour les coups durs, pour calmer la crise à coup de millions d'euros et d'effets d'annonce... Nos éminences grises jonglent avec les chiffres et jouent à la poupée avec Pierre, Paul ou Jacques... c'est le jeu politique en cours qui se fait avec nos impôts, qui plus est sous nos yeux. La bourse de secours de la fièvre AFTeuse s'amaigrit cependant car nombreux sont les allocataires de ce fonds transitoire : pensez ! 20% des intermittents, 1 personne sur 5 !
Seulement, l'hémorragie n'est perceptible que si on s'intéresse de près au mal qui en est la cause. La pression sociale dont je parlais plus haut ne se fait pas vraiment sentir : "Pour l'instant, ça va, on est toujours indemnisés", "on a eu chaud même si ça fait 20 ans qu'on travaille pour le spectacle ou l'audiovisuel, même si on a eu l'impression de ne pas arrêter de l'année"... On est virtuellement sorti du régime d'assurance chômage mais on a réussi à boucler en faisant le grand écart, au prix d'invraisemblables manipulations de chiffres et de dates. On est sous perfusion. Comme les grands malades en phase terminale ou les accidentés de la route.
La cause du mal insidieux, c'est la volonté affichée de réduire notre nombre. Pour l'Exemple. Parce que nous sommes une verrue dans un monde de précarité et que ça ne se peut pas. Parce que nous sommes peu nombreux et que nous coûtons cher. Parce que nous sommes superflus en ces temps de disette sociale et économique et que c'est l'entreprise qu'il faut aider car c'est elle qui créé de la richesse. Pas les salariés. Pas les travailleurs. Pas nous. Surtout pas nous.
Persona non grata dans un monde dirigé par des club d'entreprises et des milliardaires qui sont bien contents parfois de se distraire en allant au spectacle ou au cinéma mais qui oublient systématiquement que leur plaisir a un prix qu'ils n'acquittent que très rarement au coût réel. Les moins riches, les plus pauvres, les sans cartes-de-club mais qui vont au spectacle ou au cinéma de temps en temps comme beaucoup de français, ils sont comme les autres, ils sont bien contents mais peu conscients que le coût de leur place n'est pas réel et qu'il faut bien que quelqu'un paye quelque part dans cette chaîne économique : je vous le donne en mille, le régime d'assurance chômage.
On ne le sait pas assez, on ne le répétera jamais assez : l'assurance chômage est le garant d'une créativité et d'une richesse culturelle. Tous les spectacles créés en France le sont en partie grâce à l'intermittence. Tous les films, documentaires et reportages sont produits en partie (en très grande partie parfois) grâce à l'intermittence. Des milliers d'emplois de permanents professionnels du spectacle, de la télé ou du cinéma existent parce qu'il y a des artistes et des techniciens qui vivent en partie grâce à l'intermittence.
Et beaucoup de monde trouve ça bien le spectacle, le cinéma, la télé... Et beaucoup de monde s'accordera pour dire qu'il faut que ça dure et qu'on doit éviter les saignées telles que celles qui nous fragilisent depuis quelques années maintenant. Il faut juste que ce monde sache. Qu'on arrête de se voiler la face.
Faisons le savoir. Que des logos sur nos plaquettes et nos affiches, sur nos lieux de représentations, dans les génériques des films le disent clairement : cette oeuvre a été créée grâce au soutien de l'assurance chômage des intermittents.
D'abord et avant toute autre aide publique ou privée, ce spectacle est soutenu par le régime de l'intermittence !
Qu'on exige des festivals qu'ils l'affichent aussi clairement sur leur programme, leurs affiches, leurs banderoles !
Que les artistes invités à la télé ou la radio ne partent pas sans avoir mentionné leur régime d'assurance chéri ! comme s'il s'agissait d'un coucou à sa vieille maman ou à sa dulcinée qui regarde en ce moment avec les enfants !
Que sur les murs des villes de nos festivals soient placardés des affiches 4 par 3 sur la nécessité furieusement vitale de l'intermittence pour les compagnies de rue !
Que les cirques fassent état du nombre d'intermittents qui travaillent pour eux, chevaux, chiens savants et tigre blanc compris !
Que les salles de spectacle arborent fièrement au dessus de leurs portes ouatées des devises définitives et incantatoires à la gloire de Dame Intermittence !
...
Excusez moi, je m'emporte...
L'intermittence est une béquille, une canne, un piedestal, une prothèse, une talonnette, ... tout cela en même temps. Ce qui diffère c'est qui on est et l'endroit d'où l'on parle.
Paco
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